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L’Irak sera-t-il le théâtre de l’affrontement plutôt que l’Iran ?

Par Dr Maissa Al-Masri

Au Moyen-Orient, les calculs stratégiques évoluent aussi rapidement que les aiguilles d’une horloge, tandis que les missiles se tiennent prêts à être lancés, que ce soit par nécessité ou par opportunité. Ce qui semble, à première vue, n’être qu’un regain de tensions autour d’une nouvelle frappe militaire contre l’Iran pourrait dissimuler, dans l’un des scénarios envisagés, une transformation plus profonde de la nature du conflit : passer d’une attaque directe contre le centre du pouvoir iranien à une reconfiguration de son environnement régional, afin de priver progressivement Téhéran des instruments de dissuasion et d’influence qu’il a développés au fil des décennies.

Distinguons les faits observés sur le terrain, les hypothèses analytiques et les prévisions qui n’ont pas encore été confirmées. Tout mouvement militaire ne constitue pas nécessairement le prélude à une guerre, tout rapprochement diplomatique ne prouve pas l’existence d’un accord secret, et rien ne permet de considérer que l’Irak a déjà été désigné comme le théâtre de la prochaine confrontation. J’estime plutôt que le conflit pourrait évoluer d’une tentative de soumettre l’Iran vers une stratégie visant à démanteler le système de dissuasion qui lui permet d’exercer une influence au-delà de ses frontières.

La stratégie de l’amputation des relais régionaux

L’hypothèse qui mérite d’être examinée repose sur une idée simple : affaiblir l’Iran ne nécessite pas forcément de renverser son régime. Il pourrait s’agir, au contraire, de réduire sa capacité à déplacer la confrontation vers d’autres théâtres régionaux. C’est dans cette perspective qu’apparaît la métaphore de « l’amputation des relais régionaux » : le Hezbollah au Liban, les réseaux de milices armées en Irak, les Houthis au Yémen et la profondeur stratégique syrienne, qui a historiquement constitué un corridor géographique pour les approvisionnements. À ces leviers s’ajoute la capacité de menacer la navigation dans les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb.

Cette architecture n’est toutefois pas un ensemble monolithique. Les intérêts de ses différentes composantes ne coïncident pas entièrement avec les calculs de Téhéran. De même, le recul de l’influence de l’un de ces acteurs n’entraîne pas nécessairement l’effondrement des autres. Transformer l’Irak en un éventuel espace de pression demeure donc une hypothèse stratégique, et non une conclusion établie ou une preuve suffisante de l’existence d’un plan militaire définitif.

L’Irak, un point de convergence particulièrement sensible

L’Irak occupe une position particulièrement délicate. C’est un État doté de ses propres institutions et intérêts nationaux, mais également un espace où s’entrecroisent les relations entre Washington et Téhéran et où le pouvoir politique officiel coexiste avec l’influence de groupes armés.

Toute escalade sur le territoire irakien ne constituerait pas simplement une attaque indirecte contre l’Iran. Elle mettrait également à l’épreuve la capacité de Bagdad à préserver sa souveraineté et à empêcher que son territoire ne devienne un champ de règlement des comptes régionaux.

Pourquoi l’Irak pourrait-il devenir une cible de pression stratégique ? Trois facteurs principaux expliquent cette possibilité : sa proximité géographique avec l’Iran, la présence de factions armées — notamment les Kataëb Hezbollah, Harakat al-Nujaba et d’autres groupes disposant de capacités en matière de missiles et de drones — ainsi que le maintien de la présence et des intérêts américains dans la région.

Cette imbrication pourrait exposer le territoire irakien à une escalade si la confrontation s’élargissait. Mais elle augmenterait également considérablement le coût d’une guerre pour l’État irakien lui-même.

Le dilemme de Bagdad

Le ciblage de factions armées pourrait placer le gouvernement irakien devant une équation particulièrement difficile : comment empêcher que son territoire soit utilisé pour lancer des attaques contre d’autres pays, tout en protégeant sa souveraineté contre des frappes étrangères ?

Tout vide sécuritaire ou politique risquerait d’ouvrir la voie à un nouveau cycle de violence, avec des conséquences pour l’économie irakienne, la sécurité du Golfe et la stabilité du Levant. C’est dans ce contexte qu’il convient également de replacer les visites du président irakien dans les pays voisins.

La question ne concerne donc pas uniquement l’équilibre entre Washington et Téhéran. Elle touche directement à la capacité de l’Irak à préserver son autonomie politique, à maîtriser les tensions internes et à empêcher que les rivalités régionales ne compromettent davantage ses institutions.

Les visites à Téhéran et le rôle de la diplomatie régionale

Les visites à Téhéran des pays associés au Pacte de La Mecque doivent également être replacées dans leur contexte. Des représentants de l’Arabie saoudite, de la Türkiye et du Pakistan ont tenu des rencontres dans la capitale iranienne, dans le cadre d’une initiative présentée publiquement comme visant à réduire les tensions, à soutenir le dialogue et à favoriser la médiation.

Cette démarche peut être interprétée comme une tentative de protéger les intérêts régionaux contre les conséquences d’une guerre ouverte et, éventuellement, de définir des règles destinées à empêcher l’extension de la confrontation à d’autres pays. Une autre lecture consisterait à y voir une manœuvre diplomatique permettant aux acteurs concernés de se dégager de leur responsabilité face à une éventuelle guerre.

Un point demeure essentiel : la diplomatie n’est pas nécessairement l’opposé de la préparation militaire. Les États peuvent renforcer simultanément leurs capacités défensives et ouvrir des canaux de négociation. Ces rencontres transmettent néanmoins un message important : les pays de la région ne souhaitent pas que les conséquences d’une guerre soient déterminées exclusivement par les puissances directement engagées dans l’affrontement.

Les élections américaines de mi-mandat et les calculs de Washington

Les élections américaines de mi-mandat auront également une incidence sur la capacité du président Donald Trump à mettre en œuvre son programme au cours des deux années suivantes. Les analyses politiques soulignent les difficultés auxquelles les républicains pourraient être confrontés, tandis que le contrôle du Sénat demeure un enjeu de compétition électorale.

La pression électorale pourrait inciter l’administration à rechercher des résultats tangibles en politique étrangère. Toutefois, il serait imprudent de conclure qu’une guerre sera nécessairement déclenchée ou exploitée après les élections. Les décisions militaires dépendent aussi du coût humain et économique des opérations, des risques d’élargissement du conflit et de la possibilité d’atteindre les objectifs officiellement annoncés.

La politique intérieure américaine constitue donc un facteur à prendre en compte, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à expliquer le calendrier ou l’ampleur d’une éventuelle confrontation militaire.

Le danger d’une guerre sans fin

Le risque le plus préoccupant réside dans la logique consistant à affaiblir progressivement les relais régionaux d’un adversaire et à transformer les États voisins en théâtres de confrontation. Dans ce scénario, les sociétés deviennent les principales victimes, tandis que la souveraineté nationale se transforme en instrument de négociation entre puissances concurrentes.

Si l’affrontement se déplaçait vers l’Irak, il ne s’agirait plus simplement d’un nouveau chapitre du conflit entre les États-Unis et l’Iran. L’avenir de l’État irakien et la sécurité de l’ensemble de la région seraient directement en jeu.

La véritable question stratégique n’est donc pas seulement de savoir si l’Iran sera de nouveau frappé. Elle consiste à déterminer si le démantèlement de son système de dissuasion permettrait d’instaurer une stabilité durable ou s’il créerait de nouveaux vides de pouvoir que différentes forces chercheraient ensuite à combler.

Une guerre peut affaiblir un adversaire, mais elle ne crée pas automatiquement un ordre régional stable. La stratégie de l’amputation des relais régionaux risque, au contraire, d’ouvrir la voie à une confrontation plus longue, dont l’issue demeure incertaine.

Dr Maïssa Al-Masri est une analyste politique jordanienne.