Par Mohamed Krichen
Dans le monde arabe, rares sont les conseillers qui ont travaillé auprès de rois, de présidents ou d’émirs et dont le nom est devenu largement connu. La plupart ont généralement choisi de rester dans l’ombre et de se concentrer sur les missions pour lesquelles ils avaient été nommés. Parmi les figures les plus connues de ces dernières décennies, on peut citer Osama al-Baz, conseiller du président égyptien Hosni Moubarak ; Adnan Abu Odeh, conseiller du roi Hussein de Jordanie ; Abdelwahab Abdallah, proche conseiller du président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali ; et Ahmed Ben Souda, conseiller du roi Hassan II du Maroc. D’autres personnalités ont exercé une influence considérable sans porter officiellement ce titre, à l’image de Mohamed Hassanein Heikal auprès du président égyptien Gamal Abdel Nasser.
Ce dont le monde arabe a peut-être le plus besoin aujourd’hui, c’est d’une catégorie particulière de conseillers : des hommes et des femmes dotés d’une vision claire, d’un jugement sûr et du courage nécessaire pour conseiller les dirigeants, y compris ceux qui pensent déjà détenir toute la sagesse. L’ivresse du pouvoir conduit souvent les responsables à croire qu’ils n’ont besoin ni de conseils ni d’avis contradictoires. Pourtant, un conseiller n’est pas nécessairement là pour imposer une décision ou pour être suivi en toutes circonstances. Son rôle consiste à élargir la perspective du décideur, à lui présenter d’autres options et à l’aider à mesurer les conséquences de ses choix. La décision finale lui appartient, tout comme la responsabilité qui en découle.
Dans son ouvrage Les conseillers du roi, le chercheur marocain Mohamed Chikri étudie plusieurs personnalités qui ont travaillé auprès du roi Hassan II, dont certaines ont poursuivi leurs fonctions sous son successeur, Mohammed VI. Il examine leurs profils, leurs domaines de compétence, les missions qu’ils ont assumées et l’influence qu’ils ont exercée sur l’élaboration des politiques publiques, dont la décision ultime relevait néanmoins du souverain.
L’un des passages les plus intéressants de cet ouvrage, publié trois ans avant la rédaction de l’article aux éditions Afrique Orient, concerne le rôle politique joué par les conseillers royaux dans les relations entre le palais et l’opposition.
L’auteur explique que le défunt roi, notamment dans ses rapports avec les différentes composantes de l’opposition, faisait régulièrement appel à des personnalités proches de lui pour négocier certaines questions ou discuter de nouvelles initiatives politiques. De leur côté, certains partis d’opposition choisissaient également de faire parvenir leurs propositions sur les dossiers émergents par ces canaux de communication.
Le conseiller royal devenait ainsi un intermédiaire politique grâce auquel le souverain pouvait présenter ses propositions et ses offres aux formations d’opposition, qu’il s’agisse de la constitution d’un gouvernement ou du lancement d’une initiative politique. Cette fonction de médiation permettait de maintenir un dialogue entre le palais et les forces politiques, même lorsque leurs positions divergeaient profondément.
À cet égard, Idriss Slaoui, conseiller du roi Hassan II, aurait joué un rôle essentiel dans la présentation de l’initiative d’alternance politique qui devait conduire à la formation du gouvernement d’Abderrahmane Youssoufi. Celui-ci, figure historique de l’Union socialiste des forces populaires, dirigea de février 1998 à octobre 2002 le premier gouvernement marocain de l’histoire contemporaine conduit par un parti issu de l’opposition.
De son côté, le conseiller Mohamed Moatassim joua un rôle important dans le processus de mise en œuvre de la Constitution de juillet 2011.
Le Maroc a donc connu au moins deux tournants politiques majeurs dans lesquels les conseillers royaux ont joué un rôle significatif. Cette expérience montre qu’un conseiller ne se réduit pas à une figure protocolaire ou à un personnage dont on pourrait sous-estimer l’utilité. Dans certaines circonstances, il peut devenir un acteur central de la médiation politique, de la préparation des réformes et de la prévention des crises.
Pourtant, malgré cette importance potentielle, il est aujourd’hui difficile d’identifier, dans plusieurs pays arabes, des conseillers politiques dont l’influence et le rôle de médiation soient clairement visibles auprès des présidents, des rois ou des émirs. Cette absence de visibilité interpelle d’autant plus que de nombreux États de la région sont confrontés à des défis considérables, tant sur le plan intérieur que régional, dans un environnement international instable et difficile à anticiper.
Dans plusieurs pays arabes, l’impasse politique s’accompagne d’une détérioration manifeste des conditions de vie. Pourtant, les dirigeants semblent souvent peu enclins à renouer le dialogue avec les partis d’opposition, les organisations syndicales et les forces de la société civile. Même lorsque l’objectif n’est pas de parvenir immédiatement à un accord, la consultation pourrait permettre de prendre le pouls de la société, de comprendre les attentes des différentes catégories de la population et d’identifier des solutions susceptibles de réduire les tensions.
C’est souvent l’inverse qui prévaut : une politique de défi, le refus de reconnaître les difficultés et une fuite en avant qui se traduisent par l’emprisonnement de figures de l’opposition, leur exil ou leur présentation systématique comme des conspirateurs et des traîtres. Une telle approche ferme les canaux de communication, réduit les possibilités de compromis et risque d’aggraver des crises qui auraient pu être atténuées par un dialogue précoce.
Mohamed Chikri rappelle également les mobilisations politiques qui ont secoué plusieurs pays arabes au début de l’année 2011, notamment l’Égypte, la Tunisie, la Libye, le Yémen, Bahreïn et la Syrie. Ces événements ont encouragé des manifestations au Maroc, où les protestataires réclamaient notamment une nouvelle Constitution, la dissolution du Parlement, une limitation des pouvoirs du roi, la lutte contre la corruption et le départ de certaines personnalités proches de Mohammed VI.
Face à cette mobilisation, le souverain marocain prononça un discours le 9 mars 2011 dans lequel il annonça un vaste programme de réformes, comprenant notamment une révision constitutionnelle. Cette initiative devait ouvrir la voie à une nouvelle étape institutionnelle, dans un contexte où les autorités cherchaient à répondre aux revendications populaires tout en préservant la stabilité du royaume.
C’est ici que le rôle des conseillers apparaît de nouveau déterminant. Selon l’ouvrage de Chikri, le conseiller royal Mohamed Moatassim fut chargé de prendre contact avec les différentes directions des partis politiques et des organisations syndicales du royaume. Il tint notamment une longue réunion avec les dirigeants de cinq syndicats marocains, auxquels il expliqua que le roi suivait de près l’évolution de la situation sociale et économique et préparait un ensemble de réformes politiques, sociales et économiques.
Cette démarche illustre une fonction essentielle du conseil politique : établir des passerelles entre le pouvoir et les acteurs sociaux avant que les tensions ne deviennent incontrôlables. Un conseiller capable d’écouter, de transmettre fidèlement les préoccupations de la société et de faire comprendre aux dirigeants les conséquences possibles de leurs décisions peut contribuer à prévenir une escalade. Il ne remplace ni les institutions ni le débat public, mais il peut faciliter leur fonctionnement.
L’auteur relève par ailleurs que le nombre de conseillers royaux au Maroc avoisinait la trentaine, avec des missions, une organisation et des responsabilités définies. Malgré cette évolution administrative, la fonction de conseiller royal serait toutefois demeurée, compte tenu de sa sensibilité, relativement opaque et insuffisamment encadrée sur les plans politique et constitutionnel.
Cette ambiguïté soulève une question plus large : comment concilier l’influence parfois considérable des conseillers avec les exigences de transparence, de responsabilité et de bonne gouvernance ? Même lorsque le pouvoir de décision reste concentré entre les mains du souverain, la qualité des avis reçus, la diversité des perspectives présentées et la possibilité de faire remonter les critiques peuvent peser lourdement sur les résultats politiques.
L’expérience marocaine mérite donc d’être étudiée au-delà de ses particularités nationales. Elle montre qu’un pouvoir politique peut avoir intérêt à conserver des canaux de communication avec ses opposants et avec les organisations qui représentent les préoccupations sociales. La consultation ne garantit pas, à elle seule, le succès des réformes. Elle permet néanmoins de mieux comprendre les attentes de la population, de détecter les tensions émergentes et d’élargir l’éventail des solutions disponibles.
Dans une région confrontée à des crises économiques, à des tensions sociales et à une instabilité géopolitique persistante, les dirigeants auraient beaucoup à gagner en s’entourant de conseillers capables de leur dire ce qu’ils doivent entendre, et non simplement ce qu’ils souhaitent entendre. Le conseiller véritablement utile n’est pas celui qui confirme systématiquement les convictions du chef, mais celui qui lui présente des faits, des analyses et des scénarios alternatifs, même lorsqu’ils sont inconfortables.
La leçon essentielle de cette expérience est simple : la proximité avec le pouvoir ne devrait pas empêcher l’exercice du jugement indépendant. Au contraire, plus les décisions sont importantes et leurs conséquences étendues, plus le besoin d’une expertise solide, d’une écoute attentive et d’un conseil franc devient indispensable.
À l’heure où certaines sociétés arabes semblent s’enfoncer dans des impasses politiques et sociales, l’expérience marocaine rappelle que le dialogue, la médiation et la consultation peuvent constituer des instruments précieux pour désamorcer les crises. Le pouvoir appartient en définitive au décideur, mais la qualité de ses décisions dépend aussi de sa capacité à écouter, à accepter la contradiction et à reconnaître qu’aucun dirigeant ne détient, à lui seul, toutes les réponses.
ـournaliste et écrivain لإunisien
Geostrategic Media Political Commentary, Analysis, Security, Defense
